L'examinatrice a commencé, elle énonça d'abord le sujet d'invention, j'étais content :
-"Rédigez sur le mode héroïque un apologue dont la dernière phrase serait « Je suis encore un homme. »"
Puis, la phrase rituelle :"Vous avez quatre heures"
Quatre heures plus tard...
Le gros directeur craqua une allumette qui s’embrasa assez rapidement dans un bruit de souffle léger. Sans me regarder il extirpa un cigare d’une des nombreuses poches de la veste qui couvrait son imposante bedaine et alluma son havane, tirant une bouffée qui lui masqua le visage quelques secondes. Enfin, il parut se souvenir de ma présence :
-« Ah ! S’exclama t’il, monsieur le visiteur, veuillez m’excuser, un léger moment de distraction.
- Ce n’est rien je vous assure, le rassurais-je en tendant une main qu’il serra. Cela nous arrive à tous, moi le premier.
- Oh ! Ne soyez pas trop prétentieux, dit-il d’un ton amusé, je suis sûr de pouvoir vous battre à ce petit jeu là. »
Il pouffa et je lui laissais l’honneur d’avoir le dernier mot. D’un geste de la main, il m’invita à sortir de la pauvre salle d’attente que je n’avais pas quittée depuis mon arrivée, soit trois heures plus tôt. Soulagé, je le suivais dans un couloir aux murs blancs et au sol rouge, laissant derrière moi marbreries, toiles de maîtres et autres fioritures dont la pièce d’accueil regorgeait. Le corridor dans lequel il me menait était simple, droit et étonnamment modeste. Le plancher semblait fait d’une matière spongieuse où je m’enfonçais avec un plaisir enfantin. Le directeur s’enlisait aussi tout en avançant, il n’avait pas l’air de trouver cela amusant si j’en juges par les petits cris porcins qu’il hurlait. Grotesque. Enfin, le long boyau distrayant se termina et le gros sortit du sol en s’appuyant sur les murs, il fit tomber deux montres en or et un carnet de chèque épais comme la Bible qu’il ne prit pas la peine de ramasser. Il me tendit une main boudinée pour m’aider à sortir, je la pris simplement pour éviter de le vexer :
-« Une fois de plus, veuillez bien m’excusez, j’aurais dû vous prévenir que le couloir était un peu bizarre.
- Allons directeur ! Le rassurais-je, c’était très amusant, ne vous en faites pas pour si peu.
- Non, monsieur le visiteur, j’aurais dû prendre mes précautions, il souffla un peu, je suis le directeur, je suis né directeur et je dois veiller à la bonne réputation de mon entreprise voyez-vous ?
- Bien sûr, je vous le répète, il n’y a aucun mal. »
Il ne parut pas convaincu, sortit un téléphone portable de sa poche, le regarda et le rangea quelques secondes plus tard sans l’avoir utiliser :
-« Il est donc venu le moment de vous faire mon petit speech sur ce lieu il me semble ! Me lança le directeur d’un ton réjoui.
- Faites, faites j’écoute. »
D’avance, je me lassais :
-« Ce lieu a été répertorié avec il y a de cela trente années dans la prestigieuse liste des lotissements protégés de luxe, à vrai dire c’est lui qui a créé cette liste, avec mon aide bien sûr. D’ailleurs, notre sécurité est la plus développée qu’il soit. Prenez pour exemple ceci. »
Il se tourna et laissa un peu passer la lumière vers moi, me montrant ainsi une place pavée avec une fontaine au centre, des arbres tout autour, pour masquer les murs épais et fortifiés qui abritaient eux-mêmes des tours de soldats. Un de ces mercenaires passait justement devant mon guide (était-ce une coïncidence ? Tout avait l’air calculé), le chef obèse l’interpella :
-« Eh ! Soldat! Venez voir là ! »
L’agent de sécurité sembla réveillé par cet appel, et avança de la manière la plus disciplinée possible :
-« Oui m’sieur ? Demanda t’il.
- Soldat, notre sécurité n’est-elle pas la meilleure du monde ?
- M’sieur oui ! Assurément !
- Soldat, dites-moi combien d’attaques avons-nous repoussé cette année?
- Oui m’sieur ! Tout de suite ! Hurla le soldat dans un fanatisme pathétique. Nous avons repoussé trois attaques cette année !
- Très bien soldat, vous pouvez retourner au fusil.
- M’sieur, oui avec joie ! »
Et il s’en alla en trottinant, tout fier de porter sa masse de muscle. Le directeur se retourna vers moi, tout heureux, un sourire fendait les bourrelets de son faciès :
-« Comme vous pouvez le voir nous avons ici des employés convaincus, motivés et purement synthétiques. Ils seront à votre service toutes les heures, ils pourront tout faire, sinon ils seront renvoyés. Ce ne sont que des soldats. »
Je n’osais pas lui dire que si son paradis a subit trois attaques, c’est peut-être qu’il n’était pas si sûr que ça. Il reprit son discours :
-« De plus ce terrain est un vrai paradis fiscal, acheté par les premiers locataires, des propriétaires donc, il est en dehors du service des impôts du sol américain, qui est pourtant frontalier. Vous n’avez pas d’impôts à payer, juste un loyer qui se calcule en additionnant la surface que vous occupez à votre salaire auquel on ajoute toutes vos charges domestiques et - mais ce ne sera pas le cas j’en suis persuadé – les éventuelles amendes que notre service de sécurité ou de juridiction vous auront données…
J’étais tellement concentré sur le discours du directeur que l’arrivée d’un petit homme en noir et blanc à une vingtaine de mètres dans le dos du dodu dirigeant m’interpella et envoya le blabla administrativo-commercial aux oubliettes. Je coupais le PDG du paradis de grillages et de murs, afin que sa salive ne soit pas gaspillée :
-« Qui est-ce là-bas ?
- Oh ! Là ?
- Oui, l’homme en noir et blanc ?
- C’est le prêtre, un homme très bien, un peu maigre mais très bien. Je vous le présente ? »
Il avait pris un nouvel enthousiasme, son souffle s’accéléra. Je n’en demandais pas autant, mais après tout si cela m’évitait le couplet du bedonnant. Je tranchais :
-« Volontiers. »
Il m’emmena au milieu de la place, et appela l’homme d’église :
-« Ola ! Monsieur le Prêtre ! »
Puis il me dit qu’ici tout le monde le nommait ainsi, c’était son travail après tout. Le prêtre leva la tête vers nous, surtout sur moi qu’il ne connaissait pas :
- « Ah ! Monsieur le directeur, je vous cherchais, quel heureux hasard de vous retrouvez là !
- Ah ? Dit le directeur un peu surpris. Bon, ce n'est pas trop important j’espère, je suis juste là pour vous présenter un nouvel adhérent à notre communauté…
- Monsieur le visiteur je présume ? Le coupa le prêtre en me tendant la main. Comme tous ceux qui passèrent par la visite rituelle de notre paradis.
- Vous présumez bien, lui répondis-je en serrant sa main.
- Et que faites-vous dans la vie ? Je veux dire, en dehors de visiter ?
- Et bien, pour être franc…
- Allons messieurs, je vois que l’heure tourne, passe et ne m’attend pas ! Hurla le directeur en montrant une montre gousset argentée. Je m’en vais vous laisser discuter puisque visiblement vous avez entamé une discussion ! Non, ne vous dérangez pas, je disparais ! »
Il s’exécuta, se faufilant dans un couloir très étroit. Il se coinça un peu, mais parvint néanmoins à passer. Le prêtre reprit la parole :
-« Allons nous abriter, il va bientôt tonner…
- La sécurité ne nous protège pas de l’orage ?
- Ah, ils pourraient…pas bête du tout comme idée monsieur le visiteur ! »
Un éclair déchira le ciel, la pluie tomba en mitraille sur le sol. Les gardes de sécurité couraient le long de leur muraille, tentant de se protéger de l’eau, qui se muait en grêle. Le prêtre parut choqué, personnellement je m’étais pris un grêlon sur le crâne et je l’étais aussi mais, physiquement. Il me poussa doucement dans le dos et m’attira vers l’église, ouvrit la porte et la referma brutalement. Il déboutonna sa soutane et claqua des doigts. Le claquement de doigts résonna dans la bâtisse gothique. Un petit garçon de treize ans environ arriva en courant :
-« Señor prêtre ? Commença t’il avec un accent espagnol. Que pouis-je faire ?
- Tiens serviteur, prend ma soutane et va la sécher, prend aussi la veste de mon ami ci-présent. »
Il me montra du doigt, un ongle crochu sur un peu d’os et de vieille peau. Le Mexicain me prit ma veste, trempée à souhaits. Il partit à petits pas discrets. Une voix monta du confessionnal, timide et basse qui murmurait :
-« Monsieur le prêtre ? Monsieur le prêtre, vous ne m’avez pas oublié ? »
Le prêtre me jeta un regard désolé :
-« Je suis navré, dit-il, le devoir m’appelle, je vais le rejoindre. Et celui d’en haut sait que je m’en passerais bien ».
Et je me retrouvais seul dans l’église.
Trois heures durant, le prêtre fit passer des Mmes épicières et autres M. coursier, sans majuscules, juste des noms de métiers, une liste qui ne devait jamais s’arrêter. Enfin, il sortit et parut épuisé par ses consultations, mais néanmoins satisfait. Il me regarda, claqua des doigts et cria :
-« Voyez que mon nom est dur à porter en fait, il entraîne un métier très éprouvant. Parler, écouter, consoler, le tout en hypocrite qui plus est !
- Ne me dites pas que vous ne pensez pas ce que vous dites ? Rétorquais-je, un peu surpris.
- Et comment voulez-vous que je fasse sinon ? Ils viennent parler à moi, le prêtre, ils attendent que je parle comme un dieu le ferait, alors je le fais !
- Eh ! Mais, ça ne va pas, vous êtes le prêtre pas la voix d’un dieu !
- Pour eux c’est la même chose, et pour moi aussi d’ailleurs. Pourquoi croyez-vous que je porte ce nom si ce n’était pas pour que tout le monde le comprenne ? »
Un petit homme blond arriva au milieu de cette discussion ( ô combien intéressante ! ), me salua d’un hochement de tête et chuchota quelques mots à l’oreille du prêtre. Celui-ci le regarda en souriant tout en lui posant une main sur le crâne :
-« Allons messager, ne sois pas si timide, dit le prêtre, va donc dire toi-même à Monsieur le visiteur ce qui t’amène. »
Malgré le sourire du vieil homme d’église, il ne bougea pas :
-« Allez, l’encouragea le dévot, avoue que c’est quand même un comble pour un messager que l’on appelle comme cela depuis longtemps d’avoir peur des inconnus ? »
Le petit blond eut enfin une réaction, il leva les yeux sur moi, remua les lèvres et tenta de les ouvrir. Je regardais sa bouche s’ouvrir avec une passion patiente, mais alors que celle-ci avait à peu près atteint la taille d’une pomme il la referma brutalement et jeta quelques mots dans les oreilles du prêtre, tellement vite que je crus qu’il se jetait sur son visage :
-« Bon, reprit le prêtre, espérons que tu seras plus avenant et moins réservé lorsque Monsieur le visiteur aura pris un nom convenant à son travail. »
Il leva la tête vers moi :
-« N’est ce pas ?
- Oh !…Bien sûr oui ! enfin, si tout se passe bien…
- Mais tout se passera bien Monsieur le visiteur, le prêtre avait un ton joyeux qui me déplaisait, d’ailleurs tout se passe très bien dans notre petit paradis ! »
Ca je n’en doutais pas. Le petit blond, qui était presque nain, profita du silence stagnant pour montrer qu’à défaut de ne pas être hardi, il savait courir. Le religieux se leva, me regarda et appela serviteur, son serviteur :
-« Ma soutane vite !
- Si Señor elle arrive avec moi ! Lança une petite voix du fond de l’église.
- Monsieur le visiteur, comme notre petit camarade nous a faussé compagnie, je vais me faire un devoir de vous rapporter ce qu’il m’a dit. Que du bien rassurez-vous ! Rajouta t’il face à mon air perplexe.
- Est-ce que cela concerne mon adhésion à votre communauté privilégiée ? Risquais-je.
- Tout à fait, mais suivez-moi, nous parlerons en route. »
Et nous sortîmes.
Plus tard, dans le bureau du PDG, le prêtre m’y avait laissé ( j’avais vu sur une pancarte que des enfants avaient remarqué en cette abréviation les mots « Porcin », « Disproportionné » et « Gargantuesque ». Ma foi j’avoue que cela convenait plutôt bien au personnage directeur grincheux, bien qu’il ne fut désagréable que par certains moment, comme celui-ci) :
- Monsieur le directeur…commençais-je.
- Oui ? Vous ? Ah ! Excusez-moi, je suis un peu énervé…
- Ne soyez pas modeste, ni trop gêné, je viens juste pour remplir les conditions d’entrée dans cette communauté…
- Ah bien sûr, voyons où ai-je mis le contrat ? »
Il s’engouffra sous son bureau dans un complexe de tiroirs plus ou moins bien graissés, un dossier rouge trônait sur le sous-main, je le prenais au cas où il contiendrait le fichier recherché. Ce n’était pas le cas, mais c’était bien plus intéressant. C’était un rapport concernant l’affaire des gamins qui avaient trouvé des mots assez insultants au titre du directeur. Leur sanction avait été établie en fonction de leurs noms, ils s’appelaient tous trois « inutiles ». Le directeur portant le nom le plus important, il ne devait pas tolérer les insultes, même les plus innocentes. Les trois garçons n’avaient hélas pas cette chance et avaient été tout simplement exécutés. Suivait une explication sur l’importance des métiers, et donc des noms. Chacun portait le nom de sa fonction, ce qui est toutefois assez logique vu que nous ne sommes que des engrenages dans la machine de la société, nous avons une tâche, pas une vie. Les droits et les devoirs de chacun sont attribués en fonction du métier, ainsi les enfants inutiles n’avaient rien, le directeur avait tout et le prêtre devait consoler et rassurer par des paroles bien hypocrites. Je réfléchis un peu quant à mon emploi d’équarrisseur (qui avait fait de moi un homme fortuné), puis j’en arrivais à la conclusion que cela pouvait me donner des droits barbares, des devoirs sanguinaires…Je reposais le dossier rouge sur le bureau, dans la position la plus fidèle à celle qu’il avait avant que je ne le prenne. Le directeur se releva, tout rouge et décoiffé :
-« Voilà le contrat cher visiteur, souffla-t-il, si vous voulez bien vous donnez la peine de le lire. »
Il me tendit une feuille verte, où quelques lignes étaient écrites. Cela n’avait rien d’extraordinaire et ressemblait beaucoup à un bon de commande. Je fit semblant de lire, me demandant comment j’allais partir, je n’avais nullement envie de rester et de devenir un simple métier :
-« Avez-vous un stylo ? Demanda le gros dirigeant.
- Oh, c’est à dire que…
- Vous ne savez pas écrire ? Vous savez nous refusons les analphabètes, et nous n’acceptons les enfants que s’ils sont conçus sur le territoire de notre communauté ?
- Bien sûr que je le sais, mais le problème est tout autre…
- Vous êtes chômeur ? Partez ! Vous êtes fauché ? Suivez le chômeur ! S’excita le directeur.
- Mais laissez- moi finir à la fin ! C’est juste que je ne suis plus intéressé par votre offre, ni par rien d’autre venant d’ici. »
Il parut estomaqué, je me levais, il ne bougea pas. Je mis la main sur la poignée.
De retour chez moi, heureux. D’accord j’avais raté l’occasion d’entrer au paradis sur terre mais j’avais quand même réussi à m’enfuir de l’Enfer qu’il cachait, je ne suis pas un nom, pas un métier et surtout pas un tueur à la fin ! Je suis, et je resterai un être normal. Je suis encore un homme.
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