" J'ai ouïe dire que les hommes tombaient par ici ?"
Un type en forme de point d’exclamation me reluque depuis une bonne heure. Sa tête est surmontée d’un chapeau haut de forme, assez siècle dernier, décorée d’une moustache qui rendrait jaloux Dali, et surtout il a un petit monocle qui ressemble à un hublot. Les yeux sont les fenêtres de l’âme, dit le poète, l’âme est une passagère emprisonnée dans un vaisseau d’os et de chair, de sang et d’artères, qui desfois regarde ce que fait le corps de son énergie. Ca, c’est pas le poète qui le dit, c’est moi. L’homme est entré dans mon salon au début de la matinée, j’étais pas bien réveillé et il m’a craché un discours à faire dormir un insomniaque, de ce fait, je dors les yeux ouverts et mon âme peut sortir prendre l’air. Il avance lentement entre les meubles brisés qui jonchent le sol, les livres ouverts et les feuilles volantes qui se réunissent sur mon lit comme des charognards sur un cadavre, un peu de passé, d’ailleurs c’est une des seules phrases du mec que j’ai retenue :
- « L’Etat est une bête noire aux dents acérées, elle dévore toutes les idées naissantes, les digèrent et les défèque en une bouillie repoussante, l’Etat est une machine à faire le passé, les citoyens, un rien pour faire l’avenir ».
Là, c’est le moment où je comprends pas à qui j’ai à faire, si c’est un marxiste paumé, un colporteur qui veut me vendre un bouquin qui fait l’éloge de la révolution, ou alors un pauvre type classique, un mec comme moi, mon voisin ou le président de la République, en fait, un pays qui va bien, est un pays de pauvres types qui n’en ont rien à foutre de la vie des autres, un pays qui va mal, c’est pareil sauf que la vie des autres nous casse tellement les couilles qu’on leur casse la gueule.
- « Je suis, comme vous avez pu le deviner, une sorte de révolutionnaire qui aurait besoin de vous, Monsieur, besoin de vous comme besoin de tant d’autres. ».
Je me lève mollement du sofa sur le quel je m’étais couché, étalé comme un chien galeux cul de jatte et malheureux, je lui crache mes premiers mots à la tronche dans une vague de postillons blancs et mousseux :
- « Mon voisin, est un mec comme tant d’autres, allez le voir, faites le chier aussi, volez lui son temps, il en a plus beaucoup vous aurez peut-être un procès, mais cassez vous ! ».
Pas de bol Marx, je n’ai plus les quinze ans qui te vouaient une admiration aveugle, aujourd’hui je suis un connard trentenaire acariâtre qui vit de ses pauvres talents d’écrivains, désolé Karl, j’étais juvénile et dépressif, aujourd’hui je suis juste dépressif et un peu con. Pas de bol camarade, j’ai fini d’aiguiser ma faucille et j’ai jeter mon marteau, j’ai pété la forge rouge qui vomissait sur le patronat, j’ai fait tomber mes idéaux du Manifeste du haut de la tour que j’avais voler. Aujourd’hui, je suis un peu plus con les autres, j’ai le cœur plus rempli de méfait que de regrets.
Pendant mon monologue interne, l’autre n’a pas bougé d’un pouce, pas un brin de moquette autre que ceux sur lesquels il est jucher n’étouffe sous son poids et ses talons. Son monocle est tombé par terre, il s’est fendu, la chaînette qui le retenait pendouille lamentablement sur le visage du révolutionnaire, elle est accrochée je ne sais où. Le gars sapé comme un dandy du temps de Baudelaire me regarde avec des airs de chiens battus, une belle image pour décrire l’homme qui va pleurer me revient à l’esprit ; il m’a semblé voir trop briller ses yeux.
-« Ne nous décevons pas, décevez vous, c’est votre droit, mais ne nous décevons pas moi en partant de chez vous, vous en me renvoyant chez moi, vous êtes aussi colérique que moi, aussi haineux, aussi…
- C’est bon !, je lui crie dessus, C’est bon ! Qu’est ce que vous voulez que je fasse bordel ! Dites moi ce que vous voulez, je vous le fais et vous dégagez, ça va ?
- Êtes vous convaincu Monsieur ? me demande le bonhomme qui semble rapetisser, êtes vous imprégné de l’idée révolutionnaire actuelle ?
- Non, bien sûr que non ! ».
Il fouille sa veste sur la gauche, en sort un petit parapluie noir, il cherche le petit bouton qui va lui faire dire un gros « Flop » et ouvrir ses bras au dessus de son crâne. Dehors, il ne pleut que du soleil, un peu de bougies et d’étincelles :
- « En ce cas, Monsieur, je reviendrais plus tard ».
Une fois qu’il eu passé le seuil de la porte, un petit carton blanc reste là où il s’était piqué pour déblatérer.
La porte claque, une gifle sur le mur, une baffe sur ma figure. Le petit carton me dit : « souvenez vous de vos quinze ans ».
Le mecton avec son parapluie sous le soleil avance avec peine, je le vois par la fenêtre, il fond ! Je ne veux pas dire que la perspective le mange, que le fait de s’éloigner le rabote jusqu’à devenir fourmi invisible, virus dans la rue, non je veux dire qu’au fur et à mesure qu’il marche, son corps devient liquide. Son ombre est une flaque. Je lâche un misérable :
- « Et merde ! ».
Je me pose sur la chaise brisée devant mon bureau, je chasse tout les papiers inutiles et tâchés d’encre et de vers, je le revois à quinze ans, un gosse en train d’écrire pour ses idées, en train de vomir de la révolution.
Je commence, une courte introduction.
« Après tout, on est jeunes, on est cons, on est impatients. D’après quels critères, notre âge ? cela peut paraître évident, mais y a t’il un âge pour être jeune, pour dire « non » aux autres, comportement que l’on mettra sur le compte de l’âge ingrat que la nature nous a donné ? il n’y a pas d’âge pour être rabaissé, pour apprendre à bouffer la vie un peu plus violemment que celle des contes, des histoires, des contes de faits en somme. Ce qu’il faut se dire, c’est qu’il n’y a pas d’âges pour gueuler contre tout ce qui bouge, rien que pour les faire bouger dans l’autre sens. L’âge de raison, c’est l’âge où on se forme, la période durant laquelle le monde grouille d’idées qui deviendront les nôtres dès que nous aurons oublier à qui nous les avons empruntées, mais est-ce là, une vraie liberté dont nous jouissons ? les idées, qui sont les piliers de ce monde, ont-elles toutes été usées que nous sommes condamnés à marcher dans les routes déjà tracées, à refaire les mêmes erreurs ? Il n’y a pas de routes devant nous, juste derrière, nous ne sommes pas les hommes du passé, nous sommes ceux du présent, ce qui est une tâche bien assez dure. Le pire (car dans toutes les situations ombrageuses qui sont déjà pires que pires, il y a un « pire » absolu qui domine cette mer de soucis qui fait le cours de notre vie), c’est que nous nous séparons, notre société, c’est à dire notre cohésion entre individus humains et pensants, s’effrite comme la roche se transforme en poussière suite aux caresses du vent et de la pluie. Nous sommes tous devenus chacun notre tour, des avatars d’idées opposées, nous en sommes venus à refuser un ennemi commun, à nous trouver des rivaux individuels. Il n’y a pas grand mal à avoir des idées différentes, même mieux du débat naît souvent l’union, mais pas là. On pourrait lutter pour tous avoir les mêmes idées, des hommes ont déjà essayé, ça a donné les croisades, et d’ailleurs ça les donne encore. Non, ce qu’il faut faire, c’est être soi même tout le temps, sans jamais s’arrêter, sauf quand on se sera retrouver.
Tu veux exprimer ta haine, frapper tous ceux que tu trouve trop différents ? Tu veux être raciste ? Sois raciste.
Tu veux abolir le règne du dollar, de l’euro, de l’argent ? Détruis l’argent, brûle les billets par poignées, brûle les en pensant au bien que tu vas faire à l’humanité, brûle ce symbole de soumission, cette laisse qui serre nos cous de plus en plus fort chaque jour. Accompli de besoin, ne vis pas ton rêve, construis-le.
D’ailleurs non, si tu tiens à ce que ta haine prenne de l’ampleur, si tu veux faire bouger le monde, ne construis pas ton rêve, adapte-le à celui des autres. ».
L’introduction est finie. Je repose le stylo, pour une fois je n’ai pas trop honte de moi.
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